Comment ça marche l’acupuncture? Les mécanismes biologiques en réponse à la stimulation de l’aiguille
Insertion de fines aiguilles dans la peau, à des points précis, pour soulager la douleur ou prévenir certaines conditions… De prime abord, il y a de quoi être un tantinet perplexe, n’est-ce pas ?? Pourtant, ça marche !! Vous l’avez peut-être déjà expérimenté vous-même… Mais que se passe-t-il réellement dans le corps ?
L’acupuncture est l’une des cinq branches de la médecine traditionnelle chinoise qui se pratique depuis des millénaires. Elle est basée sur des concepts traditionnels qui sont antérieurs aux découvertes de la médecine moderne. Certains de ces concepts diffèrent de notre compréhension anatomique actuelle. Par exemple, la notion de méridiens (réseaux sur lesquels se trouvent les points utilisés pour le traitement) ne correspond pas exactement à une seule structure anatomique concrètement identifiable, comme un nerf ou un vaisseau sanguin.

Malgré ses préceptes en apparence incompatibles avec le cadre scientifique occidental, beaucoup de recherches se font sur l’acupuncture. Le nombre d’articles publiés dans les revues scientifiques a considérablement augmenté dans les dernières années, montrant qu’elle ne relève pas de la « magie » et qu’elle est bien compatible avec la médecine actuelle. D’ailleurs, il est possible d’observer les effets que l’acupuncture déclenche sur le corps avec les méthodes d’imagerie médicale moderne (IRM ou imagerie par résonance magnétique, échographie, doppler, thermographie infrarouge, électromyographie etc.).
Comment le corps réagit aux punctures ??
Quatre systèmes et tissus sont principalement impliqués dans le fonctionnement de l’acupuncture : le système nerveux, le système circulatoire, les chaînes musculaires et les tissus conjonctifs.
Lorsqu’une aiguille d’acupuncture est insérée, elle produit à la fois un effet local, c’est‑à‑dire dans la zone de puncture, et un effet distal, déclenché par des mécanismes neurobiologiques.
Pour les médecins de la Chine ancienne, les fameux méridiens, canaux le long desquels sont situés les points d’acupuncture et qui permettent à « l’énergie nommée Qi » de circuler à travers le corps, étaient une façon de représenter comment le corps fonctionne. Quand on compare la cartographie des méridiens avec les connaissances anatomiques actuelles, on se rend compte qu’il y a des segments qui correspondent à des parties du système nerveux, du système circulatoire, à des jonctions dans les tissus conjonctifs ou à des chaînes musculaires. Si on superpose tous ces systèmes, on peut quasi recouper ce que la médecine traditionnelle chinoise appelait des méridiens.

Le système nerveux, un réseau électrique biologique
Le système nerveux est un réseau électrique qui nous permet de percevoir les sensations et de contrôler nos mouvements en transmettant rapidement l’information entre le corps et le cerveau. Lors de la puncture, l’aiguille stimule des terminaisons nerveuses, envoyant un signal électrique vers le cerveau et la moelle épinière.
Ce signal peut déclencher différentes réponses :
- libération de neurotransmetteurs et d’hormones pour favoriser une variété d’états et de fonctions (endorphines pour la douleur et le sentiment de bien-être, mélatonine pour le sommeil, cortisol pour le stress…)
- modulation de la circulation sanguine pour réguler l’inflammation, la vascularisation et le retour veineux et lymphatique
- contraction ou décontraction musculaire pour améliorer la mobilité
- normalisation des fonctions organiques et métaboliques pour rétablir la santé (immunité, digestion, reproduction, thermorégulation…)
Les anciens chinois travaillaient avec des éclats de pierre ou d’os ainsi que du bois chauffé à répétition pour le rendre très dur. Les techniques s’apparentaient davantage à de l’acupression, puisque ces outils ne traversaient pas toujours la peau.
Avec le développement de la métallurgie fine, il est devenu possible de fabriquer des aiguilles assez fines et résistantes pour pénétrer la peau sans se briser, ce qui a permis une stimulation plus précise des tissus. Le fait que le système nerveux soit de nature électrochimique peut d’ailleurs contribuer à expliquer pourquoi une aiguille métallique produit un meilleur effet lors de la stimulation.
Je fais souvent la comparaison avec une prise de courant dans laquelle on insérerait une fourchette en plastique versus une fourchette métallique… le passage de l’électricité ne se fait pas de la même façon avec un matériau isolant qu’avec un matériau conducteur. Le point d’acupuncture est toujours présent et activable, mais mieux stimulé avec du métal.
L’imagerie médicale moderne met en évidence le lien entre le site de puncture et ses effets sur le corps (partie du corps, organe ou fonction). L’un des exemples les plus représentatifs est celui du point d’acupuncture le plus reconnu pour le contrôle des nausées, du reflux et des vomissements. Situé sur l’avant-bras, le point d’acupuncture PC6 (parfois nommé 6CC selon les nomenclatures) fait réagir la zone cérébrale qui commande le réflexe de vomir, effectué par l’estomac. En d’autres mots, le point sur l’avant-bras agit sur l’estomac en passant par le cerveau, un peu comme une « passe par la bande » au hockey.

Image IRM tirée de Bai, L., Yan, H., Li, L., Qin, W., Chen, P., Liu, P., Gong, Q., Liu, Y. and Tian, J. (2010), Neural specificity of acupuncture stimulation at pericardium 6: Evidence from an FMRI study. J. Magn. Reson. Imaging, 31: 71-77. https://doi.org/10.1002/jmri.22006

Pour en apprendre davantage sur le système nerveux…
Système nerveux: structure, fonction et schéma
Au cœur des organes: Le système nerveux (vidéo)
Au cœur des organes: Le fonctionnement du système nerveux (vidéo)
Le système circulatoire
Le système circulatoire est le réseau qui fait circuler le sang dans tout le corps, y compris le cerveau, les organes et les membres. Le cœur fonctionne comme une double pompe, envoyant l’oxygène et les nutriments aux cellules et emportant leurs déchets métaboliques.
La petite circulation (ou circulation pulmonaire) est le passage du sang par les poumons où il se charge en oxygène et relâche le gaz carbonique avant de revenir au cœur, pour ensuite être redistribué dans l’ensemble de l’organisme et finalement revenir au cœur, ce qui constitue la grande circulation (ou circulation systémique).
En bref:
- petite circulation = cœur-poumon-cœur
- grande circulation = cœur-corps-cœur
Avec l’acupuncture, il est possible de faire fluctuer la circulation sanguine à différents niveaux, comme l’ont montré plusieurs études rigoureuses.
- Localement : l’insertion d’une aiguille (peu importe où sur le corps) fait fluctuer la vascularisation autour du site de puncture, ce qui peut produire une légère rougeur, une sensation de chaleur ainsi qu’une hausse de température mesurable autour du site de puncture.
- Distalement : en stimulant des points situés plus près du centre du corps, on peut favoriser la circulation vers les extrémités, augmenter le débit artériel et améliorer le retour veineux et lymphatique, en modifiant la tonicité des vaisseaux.
- Globalement : l’acupuncture peut également avoir un effet normalisateur sur la tension artérielle.
La thermographie infrarouge permet de visualiser la chaleur émise par la peau et, de manière indirecte, d’évaluer le flux sanguin local. Lors de l’insertion d’une aiguille d’acupuncture, certaines études ont observé une augmentation rapide de la température cutanée, parfois en quelques minutes seulement. Cela suggère une vasodilatation locale, c’est-à-dire une augmentation du flux sanguin autour du point stimulé. Cette réponse est plus marquée lorsqu’on stimule un point d’acupuncture reconnu que lorsqu’on pique un point aléatoire, ce qui laisse penser à une spécificité physiologique des points. Les points d’acupuncture se trouvent souvent à des endroits où les vaisseaux sanguins et les nerfs sont plus nombreux, ce qui pourrait expliquer leurs effets sur la zone stimulée.
Une puncture peut aussi avoir un effet à distance via le système circulatoire. Une étude pilote de 2019, portant sur le traitement d’acouphènes, a montré que l’acupuncture pourrait être associée à une amélioration du flux sanguin au niveau de la cochlée, ce qui a été mesuré par thermographie infrarouge. Elle a aussi observé des effets des deux côtés du corps après la stimulation d’un seul côté. Les auteurs devaient poursuivre avec une étude randomisée contrôlée afin de confirmer ces résultats. Ce protocole spécifique ne semble toutefois pas avoir été publié pour le moment.
Vous pouvez voir une illustration tirée de cet article montrant un exemple d’image de thermographie infrarouge des régions auriculaires bilatérales chez des patients présentant des acouphènes du côté gauche. Les points d’acupuncture utilisés sont le point 3TF, situé sur le dos de la main entre l’annulaire et l’auriculaire, et le point 5TF, se trouvant sur la face postérieure de l’avant-bras à quelques cm du pli du poignet.
Les couleurs plus claires (rouge, orange et jaune) indiquent des températures plus élevées, tandis que les couleurs plus foncées (vert, bleu, violet et noir) indiquent des températures plus basses. Les zones carrées correspondent aux conduits auditifs externes sélectionnés pour les mesures de température.

Image IRT tirée de: Cai, W., Chen, AW., Ding, L. et al. Thermal Effects of Acupuncture by the Infrared Thermography Test in Patients With Tinnitus. Innov. Acupunct. Med. 12, 131–135 (2019). https://doi.org/10.1016/j.jams.2019.05.002
Pour en savoir davantage sur le fonctionnement du système circulatoire…
Fonctionnement du système circulatoire (cardiovasculaire)
Le système circulatoire et son anatomie
Au coeur des organes : Coeur et vaisseaux (vidéo)
Pour les esprits scientifiques…
Quelques études sur les effets de l’acupuncture mesurés par thermographie
Contact-free infrared thermography for assessing effects during acupuncture
Acupuncture Points and Perforating Cutaneous Vessels Identified Using Infrared Thermography
Thermal Effects of Acupuncture by the Infrared Thermography Test in Patients With Tinnitus
Système musculaire et tissus conjonctifs
Les tissus conjonctifs constituent la trame qui soutient et relie les autres tissus du corps. Ils comprennent les fascias, qui enveloppent les muscles et les organes comme une gaine, facilitant leur fonctionnement. L’insertion d’une aiguille d’acupuncture provoque une réaction physique des tissus musculaires et conjonctifs. Cette réaction varie selon la façon dont l’aiguille est manipulée.
Par exemple, une technique intramusculaire appelée « point gâchette » vise à relâcher une tension musculaire résiduelle. Elle peut provoquer une contraction brève et involontaire du muscle, souvent suivie d’un relâchement. Ce phénomène peut être perçu comme une sorte de « crampe de soulagement », où la tension se redistribue plus uniformément dans le muscle.
Un muscle est un groupe de tissus fibreux qui se contractent et se relâchent pour produire de la force et du mouvement. […] Les muscles contrôlent la plupart des fonctions corporelles comme l’élimination des déchets, la respiration, la vision, la digestion et le mouvement. La structure des muscles est assez complexe. Chaque muscle est composé de nombreuses fibres qui agissent ensemble pour lui donner sa force. […] Le corps contient plus de 640 muscles qui permettent à nos membres de fonctionner.
Magazine Les clés de la science, Comprendre les fonctionnements du corps humain, nov.-déc 2025-janv. 2026, p.12
Les tissus conjonctifs servent de soutien aux autres tissus du corps, assurant leur nutrition et participant aux mécanismes de défense immunitaire de l’organisme. Ils sont disséminés à l’intérieur des organes et entre eux. Leurs cellules (fibrocytes, cellules adipeuses, globules blancs) sont dispersées dans une matrice extracellulaire plus ou moins fluide, contenant de l’eau et des fibres constituées d’une protéine (le collagène ou l’élastine).
Larousse médical
Ces actions mécaniques sont relativement faciles à comprendre puisqu’il est facile de s’imaginer que l’insertion d’une aiguille dans une structure produise un effet local immédiat. Cependant, les travaux d’Hélène Langevin (médecin, chercheuse en biomédecine et professeure à Harvard Medical School) ont montré que l’impact ne se limite pas à une action locale. L’effet d’enroulement du tissu conjonctif autour de l’aiguille déclenche une cascade de réactions dans les tissus et systèmes interconnectés. Cette dynamique, appelée mécanotransduction, correspond à la transformation d’une stimulation mécanique en signaux biologiques, neurologiques et biochimiques.
La mécanotransduction peut notamment influencer :
- le signal électrique dans le système nerveux
- la perfusion sanguine dans les vaisseaux sanguins
- la libération d’hormones et neurotransmetteurs dans les organes
- la tension dans les muscles et le tissu conjonctif dont les fascias

Une douleur, plusieurs systèmes en jeu
De la même façon, la douleur dite « projetée » ou « référée » se comprend mieux lorsqu’on l’interprète à travers le système nerveux, les chaînes musculaires et le tissu conjonctif.
- Système nerveux : un exemple classique de douleur projetée est celle causée par une hernie discale L5-S1, qui peut être ressentie jusque dans le petit orteil. Cela s’explique par la compression de la racine nerveuse correspondante au niveau lombaire.
- Chaînes musculaires : dans les cartes de points gâchettes, la zone de douleur est souvent reproductible par une pression exercée à un endroit précis du muscle, même si cette zone n’est pas celle spontanément identifiée par la personne. Il s’agit donc d’une douleur à distance de la structure en cause. Par exemple, une céphalée de tension ressentie sur le côté de la tête, au-dessus de l’oreille et parfois jusqu’à l’œil, peut être soulagée en relâchant une tension dans le muscle élévateur de la scapula, qui relie l’omoplate aux premières vertèbres cervicales.
- Tissu conjonctif : présent dans l’ensemble du corps, et constituant la trame dans laquelle les autres tissus sont construits, il est toujours impliqué. Il peut, à lui seul, expliquer certaines douleurs projetées. On peut l’imaginer comme une toile dont l’élasticité serait inégale : la tension s’y répartit mal et tend à se concentrer en certains points, qui deviennent alors plus sensibles et douloureux. En rééquilibrant cette tension, il est possible de soulager la zone affectée.
Évidemment, vous me voyez venir : ces zones précises, tout comme ces régions plus diffuses, sont prises en compte dans les méridiens. La localisation des points d’acupuncture s’y superpose remarquablement. D’ailleurs, il est étonnant de voir comment les gens qui nous consultent attirent souvent notre attention directement sur des points et décrivent des zones de douleur qui correspondent à des méridiens.
Comprendre le corps comme un système global
Longtemps considérée comme une pratique mystérieuse issue d’une tradition millénaire, l’acupuncture est aujourd’hui mieux comprise grâce aux outils scientifiques modernes. L’imagerie médicale permet désormais d’observer « comment ça marche » par la démonstration d’effets mesurables sur le cerveau, la circulation et les tissus.
Ces observations ne valident pas les méridiens au sens anatomique strict, mais suggèrent plutôt une cartographie fonctionnelle du corps intégrant les systèmes nerveux, vasculaire, musculaire et conjonctif. Les points d’acupuncture semblent correspondre à des zones de convergence où ces systèmes interagissent de façon efficace.
Ainsi, loin d’opposer tradition et science, les données actuelles tendent à les rapprocher. Les concepts anciens pourraient refléter une intuition clinique du fonctionnement global du corps, décrite avec les moyens de leur époque. L’acupuncture ne serait donc pas vraiment une énigme mais plutôt un langage à interpréter, entre vision ancienne du corps et compréhension moderne de ses mécanismes. Et peut-être que la véritable question n’est plus de savoir « comment ça marche », mais comment mieux comprendre les liens entre des systèmes du corps encore trop souvent étudiés séparément.


